Boléro

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Boléro

Film français d’Anne Fontaine-120’

Le compositeur français Maurice Ravel est né en mars 1875 à Ciboure (Pyrénées-Atlantiques autrefois Basses-Pyrénées). Son père Joseph Ravel (1832/1908), de descendance suisse et savoyarde, est un ingénieur renommé (chemin de fer ; industrie automobile). Sa mère, née Marie Delouart (1840/1917), femme au foyer, est native de Ciboure. En juin 1875, le couple et le nourrisson emménagent définitivement à Paris. Une légende tenace affirme que le futur compositeur a été définitivement « imprégné » par les origines basques de sa mère. De fait, ce n’est qu’à l’âge de 25 ans qu’il retournera régulièrement, sur la Côte Basque, à Saint-Jean-de-Luz pour des vacances et pour y travailler. Maurice Ravel commence l’étude du piano à 6 ans et à 12 ans ses premiers cours de composition. En 1889, à 14 ans, il entre au Conservatoire de Paris. Il est enthousiasmé par la musique d’Emmanuel Chabrier (1841/1894), d’Érik Satie (1866/1925), de Camille Saint-Saëns (1835/1921), de Claude Debussy (1862/1918), et du Groupe des Six (Georges Auric, Louis Durey, Arthur Honegger, Darius Milhaud, Francis Poulenc, Germaine Tailleferre). Il éprouve une admiration pour le poète Stéphane Mallarmé (1842/1898). De 1901 à 1905, Maurice Ravel échouera cinq fois de suite au Prix de Rome, dont deux fois éliminé aux épreuves précédentes en 1901 et 1905) car ses compositions (cantates) étaient jugées sévèrement par un jury par trop académique. « L’affaire Ravel », répercutée par des parutions musicales, ouvrit la voie à la réforme du Prix de Rome. Du fait de ce battage médiatique, son nom émergera hors du cénacle musical.

Après cette série d’échecs, suit une période féconde dont les principales œuvres sont : La Rapsodie espagnole (1908), Ma mère l’Oye (1908), et le chef d’œuvre pianistique Gaspard de la nuit (1908). Maurice Ravel mène une intense vie mondaine. Il compose deux autres œuvres importantes : L’Heure espagnole (1911) un opéra mal accueilli ; le ballet Daphnis et Chloé (1912) création pour les Ballets russes (1907/1929) répondant à une commande de son imprésario : Serge de Diaghilev (1872/1929).

Lorsque la Première Guerre Mondiale (1914/1918) éclate Maurice Ravel, déjà exempté en 1895 de la conscription compte tenu de sa faible constitution (1,60 m, 48 kilos !), tente de s’engager : il est refusé. Après maintes démarches, il est intégré comme chauffeur ambulancier. Sa mère, tant adorée, meurt en janvier 1917 : c’est une douleur infinie. Suite à une maladie, puis une longue convalescence, il est démobilisé en mars 1917, très affecté par la disparition de sa mère.

En 1921 il acquiert « une bicoque à trente kilomètres au moins de Paris », le « Belvédère » dans la commune de Montfort-l’Amaury (Yvelines, autrefois Seine-et Oise). Le « Belvédère » devient le point de ralliement de ses nombreux amis : Le poète Léon-Paul Fargue (1876/1947), les compositeurs Arthur Honegger (1892/1955), Jacques Ibert (1890/1962), Germaine Tailleferre (1892/1983), les interprètes Marguerite Long (1874/1966), Robert Casadesus (1899/1972), Vlado Perlemuter (1904/2002), etc. Maurice Ravel faisait de nombreux aller-retours pour Paris où il y rencontrait ses amis, fréquentait les salons, les salles de concerts, les théâtres, les cabarets à la mode … et les bordels. Autant sa vie publique est connue, autant sa vie privée reste une énigme : il ne se maria jamais. Aucune relation sentimentale féminine ou masculine nous est connue. Sa grande amie Marguerite Long raconte. Je lui dis un jour : « Maurice, vous devriez vous marier ; personne n’aime les enfants et ne comprend les enfants comme vous ; abandonnez donc votre solitude et fondez un foyer ». Ravel me répondit : « L’amour ne s’élève jamais au-delà du licencieux ». (Marguerite Long, Au piano avec Maurice Ravel – 1971).

En début 1928, compositeur célèbre, il effectue une tournée de quatre mois au États-Unis et au Canada (janvier à avril) où il se passionne pour une nouvelle musique : le Jazz. De retour en France, une commande l’attendait qui allait bouleverser la « musique savante » en la mettant à portée d’un énorme public …

Après un générique astucieux, que nous ne dévoilerons pas, le long métrage Boléro démarre par une femme grande, mince, très bien habillée, Ida Rubinstein (Jeanne Balibar), traversant la cour boueuse d’une usine. Soumise au vacarme assourdissant des machines, elle rencontre le compositeur avec lequel elle avait déjà travaillé : Maurice Ravel (Raphaël Personnaz). Ce dernier cheminant avec Ida Rubinstein, accablée, vante les mérites de tous les bruits d’usine, sans oublier les bruits du quotidien, à priori anodins, mais dotés selon lui de musicalité.

Maurice Ravel, toujours élégamment vêtu mène une vie mondaine intense où dans le salon d’Ida Rubinstein il rencontre son grand amour, platonique, Misia Sert (Doria Tillier) femme mariée, son ami Cipa Godebski (Vincent Perez) et le redoutable critique musical Pierre Lalo (le pianiste Alexandre Tharaud !), son farouche adversaire : il dénigre avec constance la musique de Maurice Ravel comme du sous-Debussy ! Malgré leur brouille, le compositeur admire Claude Debussy mais se réclame descendant du « classicisme français » : François Couperin (1668/1733), Jean-Philippe Rameau (1683/1764). Ida Rubinstein, une ancienne danseuse des Ballets Russes lui commande une œuvre : un « ballet de caractère espagnol » n’excédant pas 16 minutes ! Maurice Ravel peine à composer cette pièce musicale … Il n’a pas d’inspiration … la composition musicale a toujours été une torture …

A l’été 1928, à 53 ans, cloîtré à Montfort-l’Amaury dans la villa « Belvédère » devant son piano, il cherche une ligne mélodique sous le portait de sa défunte mère et la surveillance de sa dévouée gouvernante : madame Revelot (Sophie Guillemin). Les visites amicales, d’encouragements, dont celles de Marguerite Long (Emmanuelle Devos) se succèdent.

Le temps presse. Maurice Ravel est relancé par Ida Rubinstein … Compte tenu des délais à respecter, incompressibles, il doit créer une forme musicale simple …

Boléro est le vingtième long métrage de la réalisatrice franco-luxembourgeoise Anne-Fontaine (64 ans). Sa filmographie est étonnante et pour le moins large en termes de propositions. Citons quelques-unes : Nettoyage à sec (1997) sur la dérive d’un couple sans histoire ; La Fille de Monaco (2008) une relation trouble entre trois protagonistes ; Coco avant Chanel (2009) sur la genèse de l’égérie de la haute-couture ; Perfect Mothers (2013) sur deux belles femmes quadragénaires dans un paradis australien ; Police (2020) sur les états d’âmes de policiers face aux clandestins. On ne peut faire plus disparate ! Peut-être, simple hypothèse, que sa formation de danseuse, de comédienne, de scénariste la prédisposent à ces choix de sujets si différents. Boléro est du genre « biopic » : de la création du célèbre Boléro à la mort de Maurice Ravel en 1937 (62 ans) suite à une opération du cerveau censée atténuer, ralentir, sa dégénérescence cognitive (héréditaire ou accidentelle ?).
Anne Fontaine et Claire Barré ont librement adapté l’ouvrage de référence Maurice Ravel de Marcel Marnat (Fayard : les Indispensable de la Musique (1986). C’est un ouvrage copieux (825 pages) et savant (« biographie intellectuelle ») du compositeur doté de surcroît d’un appareil épistolaire et critique important lequel « éclaire » la personnalité secrète du compositeur, lui-même grand épistolier. Nonobstant, le « mystère Ravel » demeure. Le musicologue André Tudeuf (1930/2021) écrit à son propos : « Jamais il ne se permet de laisser voir le chantier, un premier état de l’œuvre, quelque chose qui sent la tentative, l’effort, l’ébauche. Question de tenue. L’esthète montre ce que d’abord, ascète, il cache : l’établi, l’outillage, le peaufinage. Le voici, Ravel horloger » (2007 : L’Offrande Musicale – Robert Laffont). La personnalité secrète comme resté ancrée dans son enfance (sa passion pour sa mère, sa dépression à sa mort, ses jouets, ses bibelots, etc.) semble s’épaissir à mesure que l’on tente de l’appréhender. Elle nous échappe à tout jamais sous un monceau de témoignages.

Le cinéma est un art collectif et frontal qui intègre mal la complexité à moins que celle-ci soit suggérée plutôt qu’exposée. C’est la limite de l’exercice. Dans le dernier opus d’Anne Fontaine, la mise en scène est raffinée (séquences dans le Belvédère à Montfort-l’Amaury) ; l’image en écran large est savamment élaborée (directeur de la photographie, Christophe Beaucarne ; quatre longs métrages avec la réalisatrice) ; Les décors sont soignés (les authentiques et les construits). Les comédiens sont excellents malgré la difficulté à représenter Maurice Ravel qui avait une petite taille et une silhouette frêle (l’astuce cinématographique a consisté à l’entourer de grandes femmes maigres : Doria Tillier, Jeanne Balibar). C’est un film fort bien fabriqué mais trop sage, trop français. Il eut fallu (selon nous) « noircir le tableau » (pas de scènes explicatives), comme le peintre le Caravage (1571/1610), pour qui l’ombre renforce la lumière (principe de clair-obscur). Il eut fallu plus suggérer ou inventer (ellipses cinématographiques) que décrire même avec minutie : trop de détails noient l’ensemble. Le cinéma est l’art du mensonge, du « Mentir vrai » de Louis Aragon (1897/1982).

Boléro n’en reste pas moins un film ambitieux, un spectacle pédagogique pour les béotiens et poil à gratter pour les ravéliens. Reconnaissons que le challenge était difficile. De fait, les films musicaux et celui-ci l’est pleinement ne sont pas légions. Le visionnage de Boléro mettra dans toutes les têtes le lancinant crescendo d’un orchestre symphonique ….

Jean Louis Requena

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