May December

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May Decemberaffiche May December

Film américain de Todd Haynes-117’

Savannah, quartier de Tybee Island (Géorgie, États-Unis). Dans une grande maison, ouverte, en bordure d’un lac, Gracie Atherton-Yoo (Julianne Moore) et son mari Joe Yoo (Charles Melton), s’affairent afin de préparer un barbecue géant. Des enfants s’égayent autour de la piscine vide. Une jeune femme, Élisabeth Berry (Natalie Portman), sonne à la porte de la maison, sans succès. Elle ramasse un colis déposé devant le perron puis va à la rencontre de la maitresse de maison. A la réception du paquet, celle-ci lui indique que le colis contient sans doute des excréments qu’elle reçoit par la poste de temps à autre. Stupéfaction de la visiteuse. Élisabeth Berry est une célèbre actrice venue dans la maison du couple pour s’informer, au plus près, de leur histoire passée, peu banale.

Il y a vingt ans, Gracie, 36 ans, mariée, mère de famille a eu une liaison avec Joe un garçon de 13 ans : un Américano-Coréen (affaire Mary Kay Letourneau). Condamnée par la justice pour détournement de mineur, mais aussi par la vox populi, elle a effectué quelques années de prison. Durant sa détention, elle a donné naissance à Charlie (Gabriel Chung) son premier enfant avec Joe. Énorme scandale relayé dans la presse people. A sa sortie de prison, après avoir divorcé, elle épouse Joe dont elle a deux autres enfants : Honor (Piper Curda) et Mary (Élisabeth Yu). Élisabeth Berry, en adepte de la Methode (Actor’s Studio), est venue la questionner sur son passé, avant le tournage d’un long métrage relatant cette histoire, et ainsi, suivant la Méthode, s’imprégner des protagonistes de ce drame. Elle prend sans cesse des notes, pose des questions à Gracie impavide, qui semble n’être occupée que par la marche de son ménage, par l’art floral et la fabrication de gâteaux.

L’actrice de plus en plus intrusive, interroge Gracie sur mille sujets, affecte un mimétisme troublant, tout en maitrisant son comportement, ses émotions. Le jeu de miroirs entre Élisabeth et Gracie devient de plus en plus pervers d’autant que Joe, d’abord taciturne, distant, se mêle à ce duo en s’ouvrant peu à peu à l’actrice.

Tout en restant en contact quotidien avec cette famille recomposée, Élisabeth enquête sur le passé de ce couple, pour, selon la Méthode, accumuler nombres d’informations lesquelles « nourriront » son travail de comédienne. Le ménage de Gracie et Joe n’est pas aussi lisse qu’il apparait …

Natalie Portman (Elizabeth Berry) est l’instigatrice de May December, titre du film qui fait référence à un terme américain désignant une relation entre deux personnes ayant une grande différence d’âge (au figuré, du printemps à l’hiver). Elle a soumis le scénario original de Samy Burch au réalisateur Todd Haynes (63 ans) qui la immédiatement adopté. Problème de casting : l’actrice fétiche Julianne Moore pour sa cinquième collaboration avec le metteur en scène (Safe, Loin du Paradis, I’m not there, le musée des merveilles), n’avait qu’un petit créneau libre entre deux films. Qu’importe ! May December a été réalisé en 23 jours ce qui est proprement stupéfiant compte tenu de la qualité artistique du dernier long métrage de ce réalisateur certes chevronné. La pression lors de la fabrication du film (pas de répétitions, budget réduit … à l’échelle des États-Unis) n’a pas nui a la qualité de l’œuvre qui nous est proposée. Pour exemple, le directeur de la photo, Christopher Blauvelt, éclaire tout le film d’une lumière laiteuse, hésitante, entre lumière crue et pénombre, parti pris visuel propice à la narration de l’histoire. Le thème musical principal, entêtant, en contraste avec les images « lissés », est celui composé par Michel Legrand (1932/2019) pour le film Le Messager (The Go-Between, Palme d’or au Festival de Cannes 1971) du réalisateur américain Joseph Losey (1909/1984). Il a été réécrit par Marcelo Zarvos. May December est un film indépendant, hors des circuits hollywoodiens habitués à produire de grosses machines censées rapporter du cash (non sans accidents industriels).

La scénographie est en tout point remarquable : à la villa accueillante, ouverte sur le lac, s’opposent les personnages fermés sur eux-mêmes, avares de mots, à l’exception d’Élisabeth toujours en quête de réponses afin de « nourrir » son futur rôle fictionnel. Ceux-ci sont dessinés finement, mais conservent, par la subtilité de la mise en scène de Todd Haynes, leur part d’ombre. Gracie, Joe, ont des relations avec Élisabeth qui évoluent avec le temps, mais également, auprès de leurs propres enfants en passe de s’émanciper (Universités).

Todd Haynes montre une virtuosité sans esbroufe dans la mise en scène des séquences à la fois retenues et explicites (jeux des miroirs dans quelques scènes charnières !). A l’évidence, on ne peut s’empêcher de penser à Persona (1966) le chef d’œuvre du suédois Ingmar Bergman (1918/2007), ainsi qu’aux mélodrames flamboyants, Le Temps d’aimer, le Temps de mourir (1958), Mirage de la vie (1959) de l’américain Douglas Sirk (1897/1987). Todd Haynes a déclaré à propos de son dernier opus : « c’est cela qui me séduisait dans ce projet : conforter deux actrices que j’adore, et mettre le spectateur dans une position instable, dans laquelle il doit constamment réévaluer ce qu’il pense des personnages. ». Le pari est réussi !

Le trio d’acteurs, Natalie Portman (Élisabeth Berry), Julianne Moore (Gracie Atherton-Yo) et Charles Melton (Joe Yoo) interprète avec retenue, non dénuée de complexité, leurs rôles respectifs. Chacun complète, par ses silences ou en quelques mots, la partition de l’autre. Un trio magique !

May December a été présenté en sélection officielle au Festival de Cannes 2023.

Jean-Louis Requena

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