Aller au contenu
Cinepage

Le nouveau est icijeudi 20 août

Analyse de films

Close de Lukas Dhont : l’amitié mise à l’épreuve du regard des autres

Dans Close, Lukas Dhont filme l’amitié fusionnelle de Léo et Rémi, puis la violence avec laquelle le regard des autres transforme leur proximité en motif de honte.

Deux adolescents proches marchent ensemble sous le regard de leurs camarades
Deux adolescents proches marchent ensemble sous le regard de leurs camarades

Dans Close, Lukas Dhont filme l’amitié fusionnelle de Léo et Rémi, puis la violence avec laquelle le regard des autres transforme leur proximité en motif de honte. Le métrage suit moins une rupture qu’une blessure devenue impossible à nommer, jusque dans le jeu d’Eden Dambrine et de Gustav De Waele. Présenté dans le contexte du Festival de Cannes, le film prolonge certaines préoccupations de Girl autour du corps et des normes sociales. Cette analyse revient sur son sujet, sa mise en scène, sa réception critique et son dénouement.

Quel est le sujet de Close ?

Le film de Lukas Dhont raconte la relation de deux adolescents, Léo et Rémi, dont la complicité tendre se heurte aux soupçons de leurs camarades. Son véritable sujet n’est pas l’étiquette à poser sur leur lien, mais la manière dont une relation intime se défait lorsqu’elle devient visible aux yeux du groupe.

Au début, les deux amis occupent un monde commun. Ils courent dans les champs, dorment l’un près de l’autre, inventent des jeux et se parlent avec une liberté qui ne réclame aucune justification. La caméra accompagne cette circulation des corps plutôt qu’elle ne la commente. Leur proximité existe comme un fait sensible, avant que les mots des autres ne viennent la rendre suspecte.

L’entrée dans l’espace scolaire modifie ce régime d’images. Une question apparemment anodine suffit à assigner les garçons à une définition qu’ils n’ont pas choisie. Sont-ils ensemble ? La violence tient précisément à cette obligation de répondre, car nier suppose déjà d’accepter que leur tendresse puisse constituer une faute ou une faiblesse.

Léo commence alors à corriger ses gestes. Il prend ses distances, se rapproche d’autres garçons et s’engage dans le hockey sur glace, univers de vitesse, de contacts brusques et de protections rigides. Rémi, lui, ne peut que constater une séparation dont les règles ne lui sont jamais exposées. Le récit s’organise autour de ce déséquilibre : l’un se protège en s’éloignant, l’autre demeure sans explication.

Il serait réducteur d’y voir seulement un film sur le harcèlement scolaire. Les remarques des camarades ont leur importance, mais Dhont examine surtout l’intériorisation presque immédiate d’une norme. Léo n’attend pas qu’une sanction explicite tombe : il anticipe le jugement, surveille son comportement et finit par participer à la destruction du lien qu’il voulait soustraire aux regards.

Un titre qui rapproche autant qu’il enferme

En anglais, close signifie notamment « proche », mais le mot peut aussi évoquer ce qui se ferme. Le titre condense ainsi le mouvement entier du film : une proximité intense, suivie d’une fermeture affective dont les conséquences deviennent irréversibles. Sa simplicité cache une ambiguïté décisive.

Cette proximité n’est jamais définie par un discours. Le film ne tranche pas la question de savoir si Léo et Rémi éprouvent une amitié, un amour naissant ou une relation située dans cet espace où ces catégories ne sont pas encore séparées. Ce refus n’est pas une esquive. Il préserve le point de vue des personnages contre le besoin adulte de tout classer.

Le titre concerne aussi la mise en scène. Dans la première partie, les visages partagent fréquemment le cadre et les mouvements se répondent. Les garçons habitent une même profondeur de champ. Lorsque leur relation se brise, la distance devient une donnée concrète de la composition : un corps s’éloigne, un regard manque son destinataire, un raccord souligne ce qui ne circule plus.

Le sens de « fermer » se retrouve enfin dans l’attitude de Léo. Après l’événement central, il poursuit ses activités, retourne auprès de sa famille et s’efforce de demeurer dans le mouvement. Cette énergie ne signale pas l’oubli. Elle constitue une défense : tant que le corps court, patine ou travaille, la parole peut rester close.

Le titre invite donc à ne pas choisir entre deux traductions. Être proche et se fermer ne sont pas ici des significations opposées ; elles décrivent les deux faces d’une même expérience, celle d’un attachement rendu douloureux par la peur de ce qu’il révèle.

Des corps libres aux corps protégés

Lukas Dhont construit son récit par les gestes avant de le construire par les explications. Comme dans Girl, son précédent film, le corps devient le lieu où une norme sociale se fait sentir, parfois avant même que le personnage puisse la formuler. Cette continuité n’efface toutefois pas les différences entre les deux œuvres.

Les champs de fleurs installent d’abord une sensation d’ouverture. Les couleurs, la lumière et le déplacement rapide des garçons composent moins un décor idyllique qu’un territoire à leur mesure. La caméra peut les suivre sans les isoler. L’environnement semble prolonger leur jeu, comme si aucune frontière nette ne séparait encore leurs émotions, leurs corps et le paysage.

Le hockey sur glace introduit un tout autre rapport à l’espace. Léo y porte une armure, apprend des trajectoires et s’insère dans une équipe régie par des codes immédiatement lisibles. Le sport lui fournit une nouvelle appartenance masculine, mais Dhont ne le présente pas comme une activité coupable. C’est son emploi dans l’économie du récit qui compte : Léo s’y réfugie au moment où il rejette Rémi.

Cette opposition pourrait sembler trop démonstrative, les fleurs d’un côté, la glace de l’autre, si la direction d’acteurs ne lui apportait pas une constante instabilité. Eden Dambrine donne à Léo une agitation qui résiste aux interprétations simples. Un sourire peut devenir une parade ; une course, une fuite ; un silence, une tentative désespérée de maintenir le chagrin hors champ.

Face à lui, Gustav De Waele compose Rémi dans une autre tonalité. Son jeu laisse percevoir l’incompréhension avant la colère, puis la colère avant le retrait. Le film ne transforme pas Rémi en symbole passif de l’innocence blessée : il lui conserve des mouvements d’orgueil, d’attente et de refus qui rendent la rupture plus concrète.

Le motif visuel le plus important reste peut-être celui du contact. Au commencement, toucher l’autre ne demande aucune décision. Plus tard, chaque rapprochement devient difficile, différé ou impossible. Pour regarder attentivement Close, observez donc moins les dialogues explicatifs que les mains, les épaules et les distances entre les corps : c’est là que le film formule son analyse.

Le drame du point de vue

Le récit demeure principalement attaché à Léo. Ce choix rend son trouble perceptible, mais il impose aussi une limite morale : Rémi échappe progressivement au regard du spectateur au moment même où Léo cesse de le regarder. Le hors-champ n’est plus seulement une technique narrative ; il devient la forme d’une défaillance.

Dhont ne montre pas tout de manière frontale. L’événement qui fait basculer le métrage arrive à Léo par ses conséquences, par des paroles fragmentaires et par la réaction des adultes. Cette retenue évite de convertir la souffrance de Rémi en spectacle. Elle place aussi le public dans une position inconfortable, condamné à comprendre trop tard ce que Léo n’a pas voulu ou pas pu voir.

Cette construction explique pourquoi certains spectateurs peuvent juger la seconde partie plus guidée émotionnellement. La musique, les visages en gros plan et les motifs naturels accompagnent étroitement le deuil. La mise en scène laisse moins d’espace à l’ambiguïté affective qu’au début, où la relation des garçons se déployait sans commentaire appuyé.

Ce changement peut toutefois être lu comme une rupture assumée. Après le basculement, le monde n’a plus la même texture pour Léo. Les activités continuent, les saisons passent et les adultes parlent, mais la continuité ordinaire devient précisément ce qui fait mal. Le découpage confronte le mouvement extérieur à une conscience arrêtée sur un geste passé.

L’enjeu n’est donc pas de savoir si Léo est innocent ou coupable au sens d’un verdict. Le film travaille une zone plus difficile : celle de la responsabilité sans intention de nuire. Léo n’a pas souhaité le drame, mais il comprend que son éloignement a participé à la solitude de son ami. Cette nuance donne au récit sa tension la plus durable.

Une réception critique traversée par le même désaccord

La critique de Close s’est largement organisée autour de deux qualités reconnues : la précision des jeunes interprètes et la puissance plastique de la mise en scène. Le principal désaccord porte sur la manière dont Lukas Dhont accompagne l’émotion, entre délicatesse pour les uns et insistance pour les autres.

Les lectures favorables insistent généralement sur l’attention portée aux gestes, sur la justesse d’Eden Dambrine et de Gustav De Waele, ainsi que sur la capacité du film à saisir une masculinité en cours de normalisation. Elles voient dans les images de fleurs, de course et de glace un réseau de correspondances qui rend visible ce que Léo ne dit pas.

Les réserves concernent davantage la seconde partie. Certains reproches visent une symbolique jugée très lisible ou un dispositif émotionnel qui orienterait trop fortement la réaction du public. D’autres interrogent le resserrement du point de vue sur Léo, au risque de faire de Rémi une absence autour de laquelle le survivant peut accomplir son parcours.

Ce débat a accompagné la circulation du Close de Lukas Dhont depuis Cannes jusque dans la presse généraliste et régionale, où des titres comme La Voix du Nord ont contribué à sa visibilité auprès d’un public plus large que celui du festival. Sans dossier de presse exploitable ici, il serait imprudent d’attribuer des formules ou des appréciations précises à tel ou tel média.

La réception ne se résume donc pas à un consensus favorable ou défavorable. Elle révèle plutôt la question que pose le film à sa propre forme : jusqu’où une mise en scène peut-elle conduire l’émotion sans la refermer ? C’est un excellent point de départ pour un échange après la séance, car la réserve esthétique et le bouleversement ne s’excluent pas.

La fin de Close expliquée

La fin montre Léo affrontant enfin Sophie, la mère de Rémi, et lui révélant la rupture qu’il avait gardée secrète. Cet aveu ne répare rien, mais il transforme une culpabilité solitaire en parole adressée. La scène constitue le point d’aboutissement moral du film.

Attention, le dénouement ne peut être expliqué sans en révéler l’élément central : après que Léo l’a repoussé, Rémi meurt par suicide. Le film ne représente pas directement son geste et ne prétend pas en établir une cause unique. Il montre plutôt comment Léo associe cette mort à son propre reniement, au point de ne plus pouvoir séparer le deuil de la culpabilité.

La rencontre avec Sophie menace d’abord de devenir une scène de jugement. Léo s’enfuit, comme il n’a cessé de le faire sous différentes formes. Lorsqu’elle le rejoint, la confrontation n’aboutit pourtant ni à une absolution nette ni à une condamnation. Leur étreinte reconnaît une douleur commune sans effacer l’asymétrie de leurs places : elle a perdu son fils ; il a perdu son ami et porte le souvenir de l’avoir abandonné.

Le dernier retour de Léo dans le paysage ne restaure pas l’insouciance initiale. Le motif des fleurs demeure, mais Rémi n’est plus là pour partager le cadre. Ce vide interdit de lire la fin comme une guérison achevée. Léo peut désormais regarder ce qui s’est passé ; il ne peut pas revenir avant la rupture.

La présence de Sophie, mère de Rémi, est essentielle parce qu’elle ouvre un espace que la famille de Léo ne pouvait lui offrir. Ses proches perçoivent sa détresse, mais ils n’en connaissent pas l’origine. Dire la vérité à celle qui pourrait le rejeter constitue son premier acte de responsabilité, non une demande automatique de pardon.

Close tient ainsi dans un geste contradictoire : filmer au plus près une relation que la peur du regard collectif rend impossible à soutenir. Sa force vient de ses acteurs et de son cadre attentif aux distances ; sa limite possible réside dans des symboles qui expliquent parfois ce que les visages avaient déjà rendu sensible. Regardez-le en restant attentif aux changements de contact plutôt qu’en cherchant une définition définitive de Léo et Rémi. La discussion peut alors se prolonger vers une question plus vaste : comment le cinéma représente-t-il les amitiés adolescentes sans les enfermer dans les catégories mêmes qu’il interroge ?

Questions fréquentes

Pourquoi Léo rejette-t-il Rémi dans Close ?

Léo prend ses distances parce que les remarques de ses camarades lui font craindre que leur proximité ne soit jugée contraire aux normes masculines du groupe. Il rejette moins Rémi qu’il ne tente maladroitement de contrôler le regard porté sur lui.

Léo et Rémi sont-ils amoureux ?

Le film ne donne pas de réponse définitive et ne réduit pas leur relation à une catégorie sexuelle ou sentimentale. Leur intimité peut être perçue comme une amitié fusionnelle ou un amour naissant, mais cette indétermination fait partie du point de vue de l’œuvre.

Qui joue Léo et Rémi dans le film ?

Léo est interprété par Eden Dambrine et Rémi par Gustav De Waele. Leur jeu repose sur les regards, les déplacements et les changements de distance autant que sur les dialogues.

Quel lien existe-t-il entre Close et Girl ?

Les deux films de Lukas Dhont examinent la manière dont les normes collectives s’inscrivent dans le corps et modifient la perception de soi. Close déplace toutefois cette recherche vers l’amitié, le deuil et les modèles de masculinité.

Quiz personnalisé

Votre recommandation sur close de lukas dhont

Quelques questions rapides pour adapter la recommandation à votre cas.

Q1Votre situation sur close de lukas dhont ?
Q2Votre priorité ?
Q3Votre horizon ?

Résultat instantané, pas de création de compte.

Étienne Marceau

À propos de l'auteur

Étienne Marceau

Rédaction en chef · spécialité Analyse de films

Historien du cinéma de formation, Étienne Marceau a programmé pendant neuf ans des cycles d’art et essai et animé des débats en médiathèques et salles associatives. Il cherche à faire de chaque projection un point de départ : vers une œuvre, une histoire du cinéma et surtout une conversation entre spectateurs.

  • 15 ans en R&D
  • Ex-engineer FAANG
  • Conférencier Devoxx
  • OSS maintainer
Une longueur d’avance

Gardez le fil.

Gratuit. Désinscription en un clic.