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Capharnaüm : du désordre des mots au chaos mis en scène

Le mot capharnaüm désigne un lieu encombré, confus, où les objets semblent entassés sans ordre, mais le film Capharnaüm transforme cette définition familière…

Capharnaüm d’objets et de mots éparpillés dans une pièce en désordre
Capharnaüm d’objets et de mots éparpillés dans une pièce en désordre

Le mot capharnaüm désigne un lieu encombré, confus, où les objets semblent entassés sans ordre, mais le film Capharnaüm transforme cette définition familière en une expérience de mise en scène. Le terme vient d’une ville biblique située au bord du lac de Tibériade, dont le nom s’est progressivement chargé d’un sens figuré dans la langue française. Comprendre cette origine éclaire le titre choisi par Nadine Labaki : le désordre montré à l’écran n’est pas seulement matériel, il engage la famille, la rue, les institutions et le regard porté sur l’enfance.

Pourquoi parle-t-on d’un capharnaüm ?

Dans l’usage courant, un capharnaüm est un endroit rempli d’objets disparates, accumulés au point de produire une impression de confusion. Le mot peut désigner une pièce, un atelier, un bureau ou, par extension, une situation devenue difficile à démêler.

Lorsque l’on dit qu’une chambre « est un vrai capharnaüm », on ne décrit pas simplement quelques affaires mal rangées. Le terme suppose une accumulation plus spectaculaire : des objets entassés, des passages obstrués, des catégories mélangées. Un désordre ordinaire peut encore être corrigé en quelques gestes ; le capharnaüm semble avoir développé sa propre logique.

Plusieurs synonymes conviennent selon le contexte :

  • désordre reste le terme le plus neutre ;
  • fouillis insiste sur l’enchevêtrement ;
  • bric-à-brac évoque surtout l’accumulation d’objets hétéroclites ;
  • pagaille convient mieux à une situation confuse ou mal organisée ;
  • chaos donne au désordre une portée plus radicale, parfois abstraite.

Le mot s’écrit généralement avec une minuscule lorsqu’il est employé comme nom commun : « quel capharnaüm ». La majuscule demeure lorsqu’il s’agit de la ville de Capharnaüm ou du titre du film. L’accent circonflexe, présent dans capharnaüm, rappelle aussi que sa prononciation ne se devine pas tout à fait à partir de sa graphie.

Dans les dictionnaires de langue française, notamment le Larousse, le sens figuré renvoie à un lieu où règnent l’encombrement et la confusion. Mais réduire le mot à « bazar » lui fait perdre une nuance utile : un capharnaüm n’est pas seulement mal rangé, il est devenu difficile à lire. Cette idée d’illisibilité sera décisive lorsque le terme quittera le dictionnaire pour entrer dans le cadre du film.

De la ville biblique au nom commun

L’origine du mot se trouve dans Capharnaüm, une ville de Terre sainte située au bord du lac de Tibériade, également appelé mer de Galilée dans la tradition biblique. Cette ancienne localité est associée aux récits consacrés à Jésus et à ses déplacements dans la région.

Le nom est traditionnellement rapproché de l’expression hébraïque Kfar Nahum, comprise comme le « village de Nahum ». Le second élément peut évoquer le prophète Nahum, sans que toutes les interprétations historiques se confondent. On rencontre aussi, dans les formes anciennes ou latinisées, des graphies proches de Cafarnaum ou Capharnaum.

Une ville au croisement des récits

Capharnaüm occupait une position de passage près du lac. Les récits et reconstitutions historiques lui associent des activités de pêche, un poste de douane, des échanges locaux et la présence d’une petite garnison romaine. Des populations juives y vivaient dans un territoire traversé par plusieurs autorités et plusieurs traditions.

Dans les textes chrétiens, la ville est liée à la prédication de Jésus et à différents épisodes de guérison. Elle acquiert ainsi une place considérable dans l’imaginaire biblique, parfois présentée comme une cité particulièrement importante après Jérusalem dans le parcours galiléen. Son nom évoque donc d’abord un lieu habité, circulé et raconté, non un débarras rempli d’objets.

Les vestiges associés au site, constructions religieuses, rues, espaces domestiques et maison de pierre, permettent encore de penser la ville comme un tissu concret. Le motif du capharnaüm ne naît pas d’un décor naturellement chaotique : il résulte d’une évolution de la langue et des représentations.

Comment le sens figuré s’est imposé ?

Le passage du nom propre au nom commun n’a rien d’une traduction littérale. Kfar Nahum ne signifie ni chaos ni désordre. La valeur actuelle du mot s’est construite dans l’usage français, à partir des images d’une ville fréquentée, composite ou chargée d’objets et de récits.

Plusieurs explications ont circulé pour justifier cette transformation : l’activité d’un lieu de passage, les marchandises associées au poste de douane, la diversité supposée de la population ou encore l’image de ruines bouleversées par un tremblement de terre. Elles proposent des pistes, mais ne doivent pas être transformées en certitude commode.

La prudence est donc simple : si vous cherchez la signification de capharnaüm, distinguez l’étymologie, qui renvoie au village de Nahum, et le sens figuré français, qui désigne un fouillis. Le dictionnaire enregistre une histoire d’usage ; il ne fournit pas nécessairement le récit exact de sa naissance.

Ce que le titre du film déplace

Dans Capharnaüm, Nadine Labaki reprend le sens familier du mot pour l’élargir. Le titre ne désigne pas uniquement des logements encombrés ou des rues saturées : il nomme un ordre social dont les règles deviennent incompréhensibles pour ceux qui les subissent.

Le récit suit Zain, un enfant confronté à la pauvreté, à la violence familiale et à l’abandon institutionnel. Le film organise son parcours autour d’un geste aussi impossible que limpide : demander des comptes aux adultes qui l’ont fait naître dans un monde incapable de le protéger. Ce point de départ donne au titre sa portée morale sans le réduire à un slogan.

Le capharnaüm filmé se déploie sur plusieurs plans :

DimensionForme du désordreChoix de mise en scène
Espace domestiqueCorps, objets et fonctions sont entassésCadres serrés et profondeur limitée
Espace urbainCirculation discontinue, bruit et instabilitéCaméra mobile au niveau de l’enfant
FamilleAutorité, dépendance et violence se confondentDialogues interrompus et gestes brusques
InstitutionsLes identités deviennent des dossiers incertainsRetour au tribunal et parole frontale
RécitPrésent judiciaire et parcours antérieur s’éclairent mutuellementMontage construit depuis l’accusation

Le choix du mot est donc plus précis que celui de « chaos ». Le chaos suggère parfois l’absence totale de structure. Or le film montre au contraire des structures bien présentes, mais défaillantes ou hostiles : la famille existe, la justice existe, les frontières existent. Simplement, elles ne garantissent plus à l’enfant un espace sûr.

Ce déplacement protège aussi le titre d’une lecture pittoresque. Les ruelles, les marchés et les intérieurs ne sont pas filmés comme un exotisme urbain offert au regard. Ils forment un réseau d’obstacles, d’abris temporaires et de trajectoires. La ville est perçue depuis un corps qui doit constamment se frayer un passage.

Un désordre rigoureusement composé

Le paradoxe le plus fécond du film tient à sa forme : pour donner la sensation du capharnaüm, la mise en scène ne renonce jamais à organiser le regard. L’impression de débordement naît d’un découpage précis, d’une caméra proche des corps et d’une économie du récit tendue vers la survie.

Le cadre à hauteur d’enfant

La caméra accompagne souvent Zain à son niveau. Les adultes apparaissent alors comme des présences partielles : un torse, un bras, une voix qui tombe depuis le haut du cadre. Ce point de vue ne transforme pas mécaniquement le spectateur en enfant, mais il limite ce qu’il peut comprendre à la place du personnage.

La profondeur de champ devient un enjeu moral. Lorsque l’espace est bouché par des silhouettes, des murs ou des objets, l’avenir paraît lui aussi obstrué. À l’inverse, un cadre plus ouvert ne garantit pas la liberté : il peut rendre plus sensible l’isolement du garçon dans une ville trop vaste pour lui.

Le hors-champ joue un rôle comparable. Une menace n’a pas toujours besoin d’être montrée frontalement ; un bruit, un appel ou une absence suffit à l’installer. L’enfant doit interpréter des signes incomplets, et le spectateur partage cette incertitude.

Le mouvement comme condition de survie

Zain marche, court, transporte, cherche, négocie. Le mouvement ne constitue pas une respiration entre deux scènes : il est la matière même de son existence. Rester immobile signifierait attendre une aide qui ne vient pas ou demeurer sous une autorité dangereuse.

La caméra portée épouse cette instabilité sans faire de chaque déplacement une démonstration technique. Elle conserve les accidents du trajet, les changements de direction et les rencontres imprévues. Les raccords maintiennent pourtant une lisibilité suffisante : nous savons généralement ce que Zain veut atteindre, même lorsque nous ignorons ce qui l’attend.

Cette tension entre urgence et orientation distingue le film d’une simple collection d’épreuves. Le récit conserve une ligne claire : protéger, manger, dormir, retrouver quelqu’un, échapper à quelqu’un d’autre. Chaque objectif concret rend visible une défaillance plus vaste, sans suspendre l’action au profit d’un discours.

Les visages plutôt que la thèse

Le tribunal pourrait transformer le film en démonstration abstraite. Nadine Labaki l’utilise plutôt comme un lieu où la parole de l’enfant acquiert enfin un cadre. Zain y formule une accusation que les images précédentes ont rendue sensible, parfois au prix d’une forte insistance émotionnelle.

La direction d’acteurs privilégie les regards, les hésitations et les gestes de défense. Les personnages adultes ne sont pas tous ramenés à une fonction identique, même lorsque leurs décisions produisent de la violence. Le film cherche moins à distribuer les bons et les mauvais rôles qu’à montrer une chaîne de responsabilités.

Cette stratégie peut diviser. Certains spectateurs verront dans l’accumulation des malheurs une manière efficace de maintenir l’attention sur l’enfance abandonnée ; d’autres jugeront que la mise en scène souligne trop fortement l’émotion. L’échange après la séance gagne à partir de ce désaccord concret : à quel moment un gros plan nous rapproche-t-il d’un personnage, et à quel moment paraît-il orienter notre réaction ?

Comment regarder Capharnaüm sans réduire ses personnages ?

Le film mérite d’être regardé comme une construction de point de vue, non comme une fenêtre transparente ouverte sur une société entière. Une fiction, même nourrie d’observation sociale, choisit ses situations, ses raccords, ses silences et ses intensités.

Pendant la projection, trois motifs peuvent guider votre attention :

  1. Les seuils : portes, grilles, comptoirs et véhicules déterminent qui peut entrer, sortir ou circuler.
  2. Les papiers : l’existence administrative devient une condition d’accès à la protection, au déplacement et parfois à la reconnaissance.
  3. Les gestes de soin : porter un enfant, préparer de la nourriture ou improviser un abri produit de courts îlots d’ordre dans le désordre général.

Ces motifs évitent de ne voir que la misère représentée. Ils révèlent aussi l’intelligence pratique de Zain, sa capacité d’observation et les solidarités fragiles qui traversent le récit. Le personnage n’est pas seulement la victime exemplaire d’une thèse ; il agit, juge et invente des solutions avec les moyens disponibles.

Après la séance, il est utile de revenir au titre. Parle-t-on de capharnaüm pour désigner les logements, la ville, la famille ou l’ensemble du système ? Le film entretient volontairement cette hésitation. Son geste le plus fort consiste à déplacer le désordre des pauvres vers les structures qui organisent leur précarité.

Capharnaüm tient ainsi dans l’écart entre un mot familier et une expérience beaucoup moins confortable. Le fouillis visible n’est que la surface ; sous les objets, les cris et les corps entassés apparaît une société qui classe les êtres sans toujours les protéger. Pour une séance de ciné-club, mieux vaut examiner cette mécanique du regard que chercher un verdict immédiat sur la justesse du film. La discussion pourra alors se prolonger vers d’autres œuvres où l’enfance sert de point de vue sur des institutions conçues par les adultes.

Questions fréquentes

Quelle est la signification de capharnaüm ?

Un capharnaüm est un lieu très encombré et confus, comparable à un fouillis ou à un bric-à-brac. Le mot peut aussi désigner figurativement une situation désorganisée dont il devient difficile de comprendre le fonctionnement.

Pourquoi dit-on « un capharnaüm » ?

L’expression vient du nom de Capharnaüm, ville biblique située près du lac de Tibériade. Son sens de « grand désordre » s’est formé dans la langue française ; il ne correspond pas à la traduction littérale du nom, traditionnellement compris comme le village de Nahum.

Quelle est la définition arabe de Capharnaüm ?

En arabe, le titre du film est associé à l’idée de chaos ou de désordre, tandis que le lieu biblique possède sa propre désignation géographique. Selon le contexte, il faut donc distinguer le nom de la ville, le sens figuré français et le titre choisi pour l’œuvre.

Capharnaüm est-il un documentaire ?

Non, Capharnaüm est une fiction, même si son dispositif, ses décors et son jeu recherchent une forte impression de réalité. Sa caméra mobile et sa proximité avec les corps relèvent de choix de mise en scène : elles ne rendent pas le récit neutre ni documentaire.

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Étienne Marceau

À propos de l'auteur

Étienne Marceau

Rédaction en chef · spécialité Cinema europeen

Historien du cinéma de formation, Étienne Marceau a programmé pendant neuf ans des cycles d’art et essai et animé des débats en médiathèques et salles associatives. Il cherche à faire de chaque projection un point de départ : vers une œuvre, une histoire du cinéma et surtout une conversation entre spectateurs.

  • 15 ans en R&D
  • Ex-engineer FAANG
  • Conférencier Devoxx
  • OSS maintainer
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