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Cinema europeen

Ce cher mois d’août : quand Miguel Gomes fait naître la fiction au cœur du Portugal

Dans Ce cher mois d’août, Miguel Gomes filme un été au Portugal où le documentaire, le tournage et la fiction se contaminent jusqu’à devenir indissociables.

Miguel Gomes filme un village portugais au cœur du mois d’août
Miguel Gomes filme un village portugais au cœur du mois d’août

Dans Ce cher mois d’août, Miguel Gomes filme un été au Portugal où le documentaire, le tournage et la fiction se contaminent jusqu’à devenir indissociables. Sous la chaleur, les villages accueillent bals populaires, processions et feux d’artifice, tandis que celles et ceux qui vivent ailleurs rentrent au pays. Le film observe cette effervescence avant de laisser apparaître une histoire familiale et amoureuse portée par Sónia Bandeira et Joaquim Carvalho. Voici le synopsis, les principaux choix de mise en scène et les raisons pour lesquelles cette œuvre portugaise mérite une projection suivie d’un échange.

Quel est le synopsis de Ce cher mois d’août ?

Ce cher mois d’août suit une jeune femme qui chante dans l’orchestre de son père au cours d’un été passé dans une région montagneuse du Portugal. L’arrivée de son cousin fait naître un désir que la surveillance paternelle, les liens familiaux et la fin prochaine des vacances rendent difficile à vivre.

Ce résumé correspond pourtant à une partie seulement du film. Avant que cette intrigue ne s’installe, Miguel Gomes s’attarde sur les routes, les cafés, les scènes de bal et les fêtes religieuses. La caméra rencontre des habitants, écoute leurs histoires et recueille les signes d’une saison particulière : celle où les villages changent de visage parce que les émigrés rentrent au pays.

L’histoire de Sónia, interprétée par Sónia Bandeira, de son père Domingos, joué par Joaquim Carvalho, et de son cousin Hélder se forme progressivement dans ce paysage humain. La fiction ne tombe donc pas sur le Portugal comme un scénario déjà achevé : elle semble pousser à l’intérieur des lieux, des chansons et des rencontres.

Cette construction demande de ne pas attendre immédiatement les repères habituels d’un récit amoureux. Le film ne cache pas son intrigue, mais il diffère son installation. Ce détour est décisif : lorsque les personnages apparaissent enfin comme les figures d’une fiction, vous avez déjà appris à regarder le monde auquel ils appartiennent.

Un film qui montre sa propre naissance

Réalisé par Miguel Gomes, Ce cher mois d’août repose sur un geste à la fois simple et déroutant : faire du tournage empêché la matière même du cinéma. Une équipe est présente, un réalisateur portugais cherche son film, mais les conditions ne permettent pas au projet initial de se dérouler comme prévu. Plutôt que de dissimuler cette fragilité, Gomes la place dans le cadre.

Des conversations avec la production, des recherches d’interprètes et des repérages deviennent ainsi des scènes à part entière. Le dispositif ne se réduit pas aux coulisses d’une œuvre qui existerait ailleurs. Le film que l’équipe paraît attendre est précisément celui que nous sommes déjà en train de voir. Voilà son premier tour de passe-passe, accompli sans chapeau ni lapin.

Cette mise en abyme pourrait tourner au jeu réservé aux initiés. Elle demeure au contraire très concrète, car elle repart toujours de situations perceptibles : un corps que la caméra remarque, une voix entendue pendant une fête, un visage qui pourrait devenir celui d’un personnage. Le cinéma se construit devant vous à partir de présences que le tournage n’avait pas entièrement prévues.

Le passage à la fiction ne provoque donc pas une rupture nette. Certains interprètes conservent leur propre prénom, certains lieux semblent garder leur fonction quotidienne et la musique traverse les différentes couches du film. Miguel Gomes ne vous demande pas de choisir entre le vrai et l’inventé ; il vous invite à observer le raccord qui les unit.

Il faut accepter cette règle pour apprécier pleinement l’œuvre. Chercher à classer chaque scène comme documentaire ou fiction revient à manquer le mouvement d’ensemble. La question la plus féconde n’est pas « est-ce réel ? », mais « à quel moment cette réalité commence-t-elle à produire un récit ? ».

Le mois d’août, une saison qui transforme les villages

Dans le cœur du Portugal, le mois d’août décuple la population de certaines localités au sens vécu du terme : les rues s’animent, les familles se retrouvent et les fêtes occupent l’espace commun. Faute de données autorisées, il importe de comprendre cette expression comme une perception mise en scène par le film, et non comme une mesure démographique.

Les retours redessinent le territoire

Ceux qui travaillent ou étudient ailleurs reviennent pour l’été. Les maisons se rouvrent, les repas se prolongent et les routes relient momentanément des trajectoires dispersées. Gomes filme moins une carte postale rurale qu’un territoire traversé par l’absence, puis brièvement recomposé par les retours.

Le titre portugais, Aquele Querido Mês de Agosto, porte cette affection ambiguë. Ce cher mois d’août est désiré parce qu’il rassemble, mais sa fin est inscrite dès son commencement. Chaque arrivée contient déjà la perspective d’un nouveau départ. L’histoire amoureuse hérite naturellement de cette temporalité suspendue.

La fête n’efface pas les tensions

Sur les places, les orchestres jouent devant une foule qui danse. Ailleurs, on tire des feux d’artifice, on suit une procession ou l’on se retrouve autour d’une table. Le cadre accueille cette énergie collective sans la réduire à un folklore aimable destiné au regard extérieur.

Des conflits familiaux, des jalousies et des souvenirs douloureux circulent sous la musique. Un air entraînant peut accompagner un visage fermé ; une fête peut rendre plus visible la solitude de celui qui reste à l’écart. La chaleur collective ne supprime pas les blessures privées : elle leur donne une scène.

Le film gagne à être découvert en salle, où la densité sonore et les réactions du public restituent cette dimension commune. Un rire qui se propage ou un silence après une chanson rappelle que le ciné-club reproduit, à sa manière, le rassemblement observé à l’écran.

Les chansons populaires écrivent une seconde histoire

La musique constitue l’ossature secrète de Ce cher mois d’août. Les chansons de bal racontent l’amour, la séparation, l’abandon et le retour avec une franchise que les personnages ne s’autorisent pas toujours dans leurs dialogues.

Élément observéFonction apparenteCe qu’il produit dans le récit
Orchestre de balAnimer les fêtes localesRéunit la famille tout en exposant ses tensions
Chansons sentimentalesFaire danser le publicFormule les désirs que les personnages retiennent
Feux d’artificeMarquer la célébrationDonne une ampleur spectaculaire à des émotions intimes
Silences après la musiqueSuspendre la fêteLaisse remonter le manque, la jalousie ou la séparation

Le film prend au sérieux cette culture populaire sans chercher à l’ennoblir artificiellement. Les paroles sentimentales peuvent sembler directes, parfois excessives, mais Gomes comprend leur puissance narrative. Elles parlent pour les personnages et pour la communauté rassemblée devant la scène.

Le père et la fille appartiennent au même orchestre. Ce choix lie leur relation familiale à une organisation musicale : ils doivent jouer ensemble, se regarder et tenir leur place devant le public, même lorsque le conflit gagne les coulisses. La scène de bal devient à la fois un lieu de travail, un espace de surveillance et un théâtre du désir.

Cette attention distingue le film d’une œuvre qui utiliserait la musique locale pour certifier son authenticité. Ici, les chansons modifient le point de vue et le montage. Elles peuvent annoncer une situation, prolonger un regard ou donner à une scène documentaire la tonalité d’un mélodrame.

Écoutez notamment ce qui se produit entre deux morceaux. La coupure, le retour des bruits ambiants ou l’attente avant la reprise comptent autant que la mélodie. Le film ne se contente pas de recueillir des chansons : il compose avec leur présence et leur disparition.

De l’observation au mélodrame

Le glissement vers le mélodrame ne trahit pas la première partie documentaire ; il en révèle les possibles. À mesure que la relation entre Sónia et Hélder se précise, les situations observées auparavant prennent la valeur de motifs : les routes deviennent des promesses de départ, les chansons des aveux indirects, les fêtes des lieux où chacun peut être vu.

Un désir placé sous surveillance

Domingos, le père de Sónia, exerce une autorité inquiète sur sa fille. La mise en scène ne résume pas cette relation à une opposition mécanique entre un parent sévère et une jeune femme éprise de liberté. Elle observe aussi leur proximité musicale, leur dépendance réciproque et ce que l’abandon maternel a laissé dans la famille.

Le cadre matérialise souvent cette surveillance. Un personnage regarde depuis le bord d’une scène, depuis une voiture ou à travers l’agitation d’une fête. Le hors-champ devient alors menaçant : même absent de l’image, le regard du père paraît pouvoir rejoindre les jeunes gens.

Une histoire d’amour soumise au calendrier

Hélder doit repartir lorsque l’été s’achève. Cette échéance donne au rapprochement une intensité particulière sans obliger le scénario à multiplier les rebondissements. L’économie du récit repose sur une donnée très simple : le temps partagé est compté, même si personne ne sait exactement comment le nommer.

Le mois devient ainsi une unité dramatique. Les personnages ne vivent pas seulement une romance dans un décor estival ; ils éprouvent un monde provisoire, ouvert par les retours et bientôt refermé par les départs. La saison décide autant que les volontés individuelles.

Le terme de mélodrame ne doit pas être compris ici comme un reproche. Gomes en reprend les grandes forces, amour empêché, secret familial, séparation, tout en les maintenant au contact de visages, de gestes et de lieux qui résistent aux conventions.

Ce que Miguel Gomes emprunte au cinéma portugais

Ce cher mois d’août appartient pleinement au cinéma portugais, mais il ne se laisse pas enfermer dans une tradition unique. Son goût du récit enchâssé, son attention aux voix et sa liberté face au réalisme peuvent évoquer l’héritage de cinéastes portugais qui ont interrogé les pouvoirs du récit, notamment Manoel de Oliveira.

La comparaison avec Oliveira doit toutefois rester une clé, non une étiquette. Là où un rapprochement trop rapide ferait de Gomes un héritier docile, le film affirme une énergie propre : immersion dans les fêtes, présence des musiques populaires, humour de l’équipe aux prises avec son projet et porosité constante entre les personnes rencontrées et les personnages inventés.

Gomes partage surtout avec une certaine histoire du cinéma européen la conviction que raconter ne signifie pas effacer les conditions du récit. Le film peut montrer ses coutures, ses hésitations et ses raccords sans perdre son pouvoir d’émotion. La conscience du dispositif ne refroidit pas la fiction ; elle nous rend attentifs à son apparition.

Cette liberté explique pourquoi l’œuvre reste accessible malgré sa forme inhabituelle. Nul besoin de connaître Oliveira ou les débats sur le documentaire pour suivre un regard, entendre une chanson ou comprendre ce que signifie un départ. Les références enrichissent la séance, mais elles ne délivrent pas de permis de spectateur.

Comment regarder Ce cher mois d’août ?

Entrez dans le film comme dans un village un soir de fête : sans exiger que chaque personne rencontrée fournisse immédiatement sa place dans l’intrigue. Les détours initiaux ne retardent pas le sujet ; ils fabriquent le milieu à partir duquel l’histoire pourra devenir crédible.

Quelques repères peuvent guider votre attention :

  1. Observez les changements de statut des visages. Une personne rencontrée dans un contexte documentaire peut devenir interprète ou inspirer un personnage.
  2. Écoutez les paroles des chansons. Elles commentent souvent une relation avant que les dialogues ne l’explicitent.
  3. Repérez les seuils. Routes, scènes, véhicules et lisières séparent ceux qui partent de ceux qui restent.
  4. Ne cherchez pas un basculement unique vers la fiction. Gomes préfère plusieurs passages discrets à une frontière clairement signalée.
  5. Gardez le générique dans votre lecture du film. Les noms, les fonctions et les identités prolongent le trouble fécond entre rôle et présence réelle.

Cette attention ne doit pas transformer la projection en exercice de dépistage. Laissez aussi agir la durée des morceaux, la chaleur des nuits et l’énergie des rassemblements. L’analyse vient mieux après les sensations qu’à leur place.

Quel film voir au cinéma au mois d’août ?

Si une salle ou un ciné-club programme Ce cher mois d’août pendant l’été, le choix possède une rare justesse saisonnière. Le film ne se contente pas de porter août dans son titre : il examine ce que ce mois fait aux lieux, aux familles et aux désirs.

Sa date de sortie initiale ne permet pas de déduire une programmation actuelle, qui varie selon les reprises et les salles. Il convient donc de consulter le programme de votre cinéma pour savoir si Aquele Querido Mês de Agosto est projeté près de chez vous. Le contexte idéal reste une séance collective, tant la musique et les changements de registre appellent une conversation après la projection.

L’œuvre peut aussi accompagner une programmation consacrée au Portugal, aux formes hybrides ou aux films sur le tournage. Elle dialoguerait alors aussi bien avec le documentaire de création qu’avec le mélodrame, sans se laisser absorber par l’une ou l’autre catégorie.

Ce cher mois d’août transforme un projet incertain en réflexion très concrète sur la manière dont le cinéma trouve ses histoires. Sa force tient à ce mouvement : regarder longtemps un territoire, puis comprendre que les chansons, les fêtes et les visages observés contenaient déjà une fiction. Pour une première découverte, privilégiez une projection qui laisse place à la durée du film et à un échange après la séance. Vous pourrez ensuite prolonger la discussion autour des autres œuvres de Miguel Gomes et de leur goût pour les récits qui révèlent leurs propres mécanismes.

Questions fréquentes

Ce cher mois d’août est-il un documentaire ou une fiction ?

Le film est volontairement hybride : il part d’une observation documentaire des fêtes estivales portugaises, puis fait émerger une fiction amoureuse à partir des lieux et des personnes rencontrés. Les deux formes restent entremêlées jusqu’au bout.

Faut-il connaître le cinéma portugais pour apprécier le film ?

Non. Des repères sur Miguel Gomes ou Manoel de Oliveira peuvent enrichir l’analyse, mais la mise en scène demeure accessible par les chansons, les regards, les conflits familiaux et les passages progressifs entre observation et récit.

Le film révèle-t-il rapidement son intrigue principale ?

Non, car il consacre d’abord une large place au territoire, au tournage et aux fêtes populaires. Cette attente n’est pas un préambule détachable : elle prépare les personnages, les motifs visuels et la temporalité de la fiction.

Pourquoi le titre insiste-t-il sur le mois d’août ?

Août représente la période des retours, des retrouvailles et des célébrations, mais aussi l’approche des séparations. Le titre associe ainsi l’affection portée à ce mois à la conscience de son caractère provisoire.

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Étienne Marceau

À propos de l'auteur

Étienne Marceau

Rédaction en chef · spécialité Cinema europeen

Historien du cinéma de formation, Étienne Marceau a programmé pendant neuf ans des cycles d’art et essai et animé des débats en médiathèques et salles associatives. Il cherche à faire de chaque projection un point de départ : vers une œuvre, une histoire du cinéma et surtout une conversation entre spectateurs.

  • 15 ans en R&D
  • Ex-engineer FAANG
  • Conférencier Devoxx
  • OSS maintainer
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